ALBERTVILLE TARENTAISE TRIATHLON
Jacques JEHLE
5 rue Pasteur
73190 Challes les Eaux
Tél 04 79 71 32 67
Email du club :
albertvilletriathlon@gmail.com
" Tibidibidi …Tibidibidi …J'ouvre l'œil gauche … il est 3h15.
L'œil droit peine à
s'écarter lorsqu'il est tiré de sa torpeur par un vrombissement qui fait trembler la chambre d'hôtel dans laquelle nous sommes blottis.
Nom de … c'est au moins l'apocalypse ! Dehors le ciel hurle sa colère comme s'il voulait me dissuader de sortir le bout du nez. Les filles, qui émergent à leur tour des couvertures, me lancent en cœur un sourire inquiet … No comment !
J'entame le gâteau "bourre cochon" accompagné d'une tasse de thé, le tout parfumé à la pommade anti-frottement dont je m'enduis les parties les plus reculées .
4h15 : L'atmosphère est lourde, un déluge s'abat sur l'hôtel sans discontinuer depuis 1h00 …il faut y aller. La pluie battante ne cessera qu'après 20 minutes de route, alors que nous arrivons sur le site de départ. Enveloppé dans une brume mouvante et baigné d'une lumière blanche et blafarde, le parc à vélo m'apparait, glacé, inondé, lugubre … Quelques âmes errantes, drapées de sacs poubelles effectuent mécaniquement les gestes d'avant course : gonfler les pneus, pommader les fesses (et pas l'inverse !), protéger les affaires de rechange, vérifier le ravito, le porte dossard … je me joints à elles, l'oreille aux aguets : "ils annoncent la neige à l'Izoard… s'il pleut autant, même les truites vont se noyer" …. C'est la fête quoi !
Alors, la peur au ventre, le pas hésitant, agité par quelques soubresauts incohérents censés le réchauffer, le long cortège de manchots déambule peu à peu jusqu'à la ligne de départ. Là, une sono hurlante l'accueille. Elle prend littéralement possession de la nuit, jaillissant de ces projecteurs surpuissants qui me révèlent une foule incroyable, amassée derrière le fin grillage. Femmes, enfants bébés et mémés sont là et nous invectivent d'encouragements guerriers !
5h50 : la corne de brume vient de retentir et les filles s'enfoncent dans cette masse noirâtre pour disparaître dans une mousse blanche qui déchire la nuit .
Mon dieu que j'ai peur … à moins que ce soit le froid … ou encore ce mal de ventre … peut-être que je vais vomir (?) ah non, ce doit être la diarrhée, que dis-je une dysenterie … Ouah ce truc de dingue !
6h00 : BOUOUHHOUOU second hurlement de la corne de brume … la masse compacte "d'hommes caoutchouc" se met en mouvement, m'entrainant avec elle … çà y est, j'ai les pieds dans l'eau … çà y est, c'est parti !
Je bois la tasse dès le départ, prend un marron qui me "déchausse" les lunettes, et distribue quelques gifles pour me frayer un passage dans cette friteuse.
Puis, le calme revient et une atmosphère sereine englobe peu à peu les nageurs qui défilent respectueusement devant chaque bouée. Je m'écoute nager, tourne les bras régulièrement, agite mes jambes de temps à autre pour vérifier qu'elles me suivent …. Elles vont avoir du boulot aujourd'hui !
7h03 : mes mains frôlent le sol. Je me redresse lourdement, lève la tête, cherche l'air et entame un baroud d'honneur au milieu de cette allée de spectateurs d'où crépitent flash et encouragements… un peu hagard, je retrouve mon cheval suspendu par la selle aux barrières métalliques; Sébastien B arrive à son tour. Nous enfourchons ensemble nos montures et filons rapidement vers le 1er "mur" qui inaugure le parcours vélo. Dès lors, un défilé ininterrompu de concurrents va me doubler, parfois à des vitesses "pantanesques", me faisant douter du bien fondé de mon engagement. C'est seulement à 8 kms du col de l'Izoard que ce flux va peu à peu s'inverser. Il est vrai que les monstrueux nuages noirs qui s'amassent vers la "Casse déserte" laissent augurer d'un spectacle pyrotechnique que je préfère éviter… Du coup j'ai un peu "débranché le cerveau" et c'est sous une pluie battante et un vent polaire que je passe le col "sans demander mon reste "… Vite prendre le sac et plonger dans la vallée… Je finis juste d'ajuster mon coupe vent que je me jette déjà dans la 1ère épingle, dangereuse, glissante… Les suivantes seront du même acabit et c'est frigorifié que j'atteints enfin Briançon sous un véritable déluge.
Mes jambes sont glacées, mes genoux en verre et mon corps est parfois secoué de spasmes et de tremblements inquiétants ; le doute m'envahit … inutilement puisque de toutes façons, il faut rentrer ! Je pose mes bras sur le prolongateur et m'enfuis dans l'orage, fermement décidé à en découdre avec les éléments. Ils seront à la hauteur ! Les trombes d'eau et le vent ne cesseront qu'à St Clément, me contraignant même une fois à poser pied à terre sous l'effet de violentes bourrasques.
Curieusement, ces conditions vont affuter mon moral, transformant peu à peu mes doutes en véritable rage. Je me sens devenir puissant , invincible …habité d'un véritable esprit guerrier, froid, raisonné et déterminé ! Je n'ai jamais connu çà !
Du coup, le retour vers Embrun et la montée de Chalvet sont avalés "cul sec", en même temps que quelques provisions que j'ingurgite pendant que c'est encore possible ...
15h06 : retour au parc à vélo. La foule est toujours là, cette fois fiévreuse, attentive, agitée. Je me change, enfile mes baskets et entame le marathon "timidement", à pas presque feutrés, un gel dans la bouche. Au passage devant les grilles, mes 3 femmes "rugissent" les encouragements qu'on assène à un équipier à qui l'on a transmis le relais …Leurs mots me transpercent l'âme, tout comme ceux de mon père m'atteignent aux tripes ! Je finirai Embrun …je vais enfin réaliser ce rêve de gosse, insensé, inexplicable et inutile … c'est impossible que je n'y arrive pas …
17h01 : 1er semi "bouclé" en 1h55 … une vraie fourmi … plus lentement je m'enfonce ! Le pire, c'est que je double des concurrents … bon d'accord … ils marchent ! Le parcours est exigeant, escarpé, difficile… mais l'atmosphère qui entoure notre périple est hors du commun. Ainsi, sur la boucle de 21kms (que nous parcourons 2 fois), je ne me souviens pas avoir vu plus de 100m "inoccupés" par des spectateurs. Des familles entières sont installées, applaudissent et encouragent chaque concurrents, comme s'il était seul … et que dire de la digue d'arrivée … EXTRAORDINAIRE ! Tout à la fois acteur et spectateur de cette véritable "communion", je parcours les kms … 25° …..30°…..35°…. plus que 7 kms ! Je double maintenant des dizaines de concurrents qui marchent, gèrent leur souffrance, déambulent … certains complètement à l'agonie ... RESPECT, dans la recherche de soi le regard de l'autre n'a pas de reflet !
A 2 kms de l'arrivée, sur la fameuse digue, je passe de nouveau devant ma famille. Cette fois je lève les bras, serre le poing, rageur, comme un ultime remerciement à ma femme ! Les nerfs sont à vifs et la fatigue générale exacerbe délicieusement mes émotions… je suis saoul de bonheur et parvient à peine à éviter de chialer !
19h25 : je m'immobilise enfin sur ce gigantesque tapis bleu. Mon corps est meurtri, ma tête explose dans ce brouhaha d'ovations, de musique surpuissante … mon nom résonne dans la ville comme celui d'un boxeur lorsqu'il entre sur le ring … On me congratule … Je reçois une superbe médaille accompagnée du précieux polo "Terminateur" … c'est fini. L'image de ce gosse devant sa télé qui regarde Stade 2, émerveillé devant ces hommes de fer qui nagent, roulent, courent par-dessus les mers, les routes et les montagnes me revient en mémoire ! Cà y est, je l'ai fait … Je suis champion de mon monde …et ceux que j'aime m'accompagnent sur ce podium !